Par-delà les controverses théologiques, certaines œuvres, par la pureté et la radicalité de leur pensée, se révèlent être des phares pour l’histoire des idées. Le Discours de la Réformation de l’Homme Intérieur de Cornelius Jansénius est de celles-là. Loin de n’être qu’un document fondateur du jansénisme, ce texte, d’une concision percutante, se présente comme un miroir de l’âme humaine et un guide essentiel pour comprendre la crise spirituelle de la France du XVIIe siècle. Il est, de surcroît, le catalyseur de la première conversion du jeune génie Blaise Pascal.
L’Augustinisme au service de la Réforme intérieure – Prononcé à l’origine vers 1628 par Cornelius Jansénius, évêque d’Ypres et ami de l’abbé de Saint-Cyran, ce discours avait pour vocation d’établir la réforme d’un monastère de Bénédictins. Son dessein est d’une ambition rare : expliquer la corruption et le renouvellement de l’esprit humain en se fondant exclusivement sur la doctrine du docteur de la grâce, saint Augustin. Jansénius s’y engage à dévoiler la voie la plus courte pour recouvrer la pureté et la perfection des origines. La thèse centrale du Discours repose sur le principe de la chute : l’homme, originellement uni à Dieu, s’en est détourné par un mouvement de suffisance, le ramenant vers le néant d’où il fut tiré. Ce mouvement autodestructeur se cristallise autour des trois concupiscences qui engagent toute la postérité d’Adam. Suivant l’épître de saint Jean, Jansénius les décline en une triade redoutable : la concupiscence de la chair (la volupté), la concupiscence des yeux (la curiosité), et l’orgueil de la vie (la vaine gloire).
Les trois concupiscences et la voie de la réforme – Ces trois concupiscences, que Jansénius développe avec une grande acuité, sont les forces qui corrompent continuellement l’homme et sont la source de tous les vices. La première est la concupiscence de la chair, qui se manifeste par la volupté et la recherche effrénée des plaisirs sensuels. Elle détourne l’homme des joies spirituelles pour l’enchaîner aux désirs matériels et éphémères. La deuxième est la concupiscence des yeux, caractérisée par une curiosité vaine et une quête de fausse science. Elle incite l’homme à s’attacher aux apparences, à l’ostentation et à une connaissance superficielle qui le détourne de la vérité divine. Enfin, la troisième est l‘orgueil de la vie, qui renvoie à l’arrogance, à la vanité et à la soif de domination. C’est la perpétuation de l’orgueil originel, qui pousse l’homme à se glorifier de ses propres mérites et à mépriser la dépendance envers Dieu. Ces trois concupiscences constituent un système de corruption qui emprisonne l’homme et l’éloigne de sa pureté originelle. La réforme de l’homme intérieur, telle que prônée par Jansénius, consiste précisément à vaincre ces passions. Pour déraciner l’orgueil et ses manifestations concupiscentes, l’auteur insiste sur le rôle indispensable de la grâce divine et de l’humilité. La grâce est perçue non comme une simple aide, mais comme une force irrésistible, seule capable de restaurer la volonté humaine et de la tourner vers le bien. L’humilité, quant à elle, est la vertu cardinale qui permet à l’homme de reconnaître sa misère et sa dépendance vis-à-vis de Dieu, ouvrant ainsi la voie à la réception de cette grâce salvatrice. Cette doctrine, rigoureuse et exigeante, a donné naissance au mouvement du jansénisme, qui a profondément marqué la culture et la pensée française, influençant des penseurs comme Blaise Pascal, qui a trouvé dans cette analyse de la condition humaine une résonance profonde avec ses propres réflexions sur la misère de l’homme sans Dieu.
Le miroir de Pascal : le choc de la curiosité – L’importance historique de ce Discours est donc inséparable de Blaise Pascal. En janvier 1646, alors que son père se remettait d’une fracture de la jambe, il fut soigné par deux gentilshommes (MM. de La Bouteillerie et Des Landes) qui prêtèrent ce petit livre à la maisonée. L’ouvrage, traduit dans ce pur langage de M. d’Andilly frappa de plein fouet le jeune Blaise, alors âgé de vingt-trois ans et déjà un savant reconnu. La dénonciation de la curiosité le toucha particulièrement, comme si les remarques étaient comme exprès dirigées vers lui. Sainte-Beuve, dont l’extrait de Port-Royal sert d’avant-propos à cette édition, affirme que le premier ébranlement de Pascal vient de là. Le choc fut tel qu’il remit en question toute sa vie scientifique. À la lecture de cette page, la géométrie, la physique lui apparurent pour la première fois dans un nouveau jour. L’étude des sciences abstraites lui sembla désormais étrangère à la condition humaine, le poussant vers l’étude de l’homme et la réflexion sur le monde moral. Ce fut le point de départ de son intense engagement religieux, entraînant toute sa famille dans la mouvance de Port-Royal.
Le Discours de la Réformation de l’Homme Intérieur réédité aujourd’hui, est bien plus qu’une pièce d’érudition historique. Il est un texte spirituel puissant qui interroge directement la culture contemporaine. À l’heure où l’information est omniprésente et où la science semble parfois devenir une fin en soi, la critique de la curiosité par Jansénius résonne avec une actualité saisissante. Cette édition, qui bénéficie de la clarté de la traduction d’Arnauld d’Andilly et du précieux éclairage historique de Sainte-Beuve, offre au lecteur l’accès direct à une œuvre qui a non seulement défini une pensée théologique majeure, mais aussi et surtout, modelé l’un des esprits les plus brillants de la philosophie française.
