Romain Rolland, figure emblématique de la littérature française et lauréat du prix Nobel, a laissé une œuvre colossale marquée par une inlassable recherche d’harmonie et de justice. Au-delà de ses romans fleuves et de ses biographies musicales, deux essais majeurs, Empédocle (1918) et L’Éclair de Spinoza (1924), se révèlent être des jalons essentiels dans sa quête intellectuelle. Écrits dans le contexte douloureux de la Grande Guerre, ces textes sont une expression « enthousiaste » de gratitude envers deux penseurs immenses qui ont profondément influencé Rolland. Ils témoignent de son engagement pacifiste et de sa volonté de transfiguration face à la barbarie, offrant une passerelle entre la sagesse antique et les défis de la modernité.
Empédocle ou le cycle éternel de l’amour et de la haine – L’essai de Romain Rolland consacré à Empédocle, figure majeure des Présocratiques, est une œuvre profondément enracinée dans le climat intellectuel et émotionnel de la Première Guerre mondiale. Publié en 1918, ce texte est bien plus qu’une simple étude philosophique ; c’est une méditation poétique sur la condition humaine et les forces cosmiques qui la régissent. Rolland trouve chez Empédocle, le philosophe-poète d’Agrigente, un écho à ses propres interrogations sur la violence et la désunion, mais aussi sur la possibilité d’une réconciliation et d’une divine harmonie. Empédocle, avec sa théorie des quatre éléments (terre, eau, air, feu) animés par les forces antagonistes de l’Amour (Philía) et de la Qurelle (Neikos), offre à Rolland un cadre pour comprendre le cycle incessant de création et de destruction, d’union et de désunion, qui semble caractériser l’univers et, par extension, l’histoire humaine.
L’Éclair de Spinoza : l’éthique de la joie et la liberté de l’esprit – Six ans après Empédocle, Romain Rolland se tourne vers un autre géant de la pensée, Baruch Spinoza, avec son essai L’Éclair de Spinoza (1924). Si Empédocle offrait une vision cosmique des forces en jeu, Spinoza propose une éthique de la joie et de la liberté individuelle, une philosophie de l’immanence qui fut une véritable révélation pour Rolland. Pour Rolland, Spinoza n’est pas un penseur austère et froid, mais un esprit lumineux dont la philosophie offre une voie vers la sérénité et la puissance d’agir, même au milieu du chaos. L’idée spinoziste de Dieu ou de la Nature comme substance unique et infinie, et la conception de la liberté comme connaissance de la nécessité, résonnent avec la quête rollandienne d’une harmonie universelle. L’éthique de Spinoza, qui vise à nous libérer des passions tristes pour atteindre la joie et la béatitude par une meilleure compréhension de nous-mêmes et du monde, est perçue par Rolland comme un antidote puissant à la haine et à la violence qu’il a observées pendant la Grande Guerre. Cet éclair spinoziste n’est pas une conversion dogmatique, mais une illumination intellectuelle et spirituelle qui renforce son pacifisme et son humanisme, l’incitant à défendre l’esprit libre contre toutes les formes d’oppression.
Pour résumer – Empédocle et L’Éclair de Spinoza de Romain Rolland ne sont pas de simples hommages à des figures tutélaires de la philosophie. Ils incarnent une quête existentielle profonde, celle d’un écrivain confronté à la barbarie de son temps et cherchant dans la sagesse antique et la modernité philosophique les clés d’une divine harmonie. L’ouvrage est par ailleurs enrichi d’une importante préface de Roger Dadoun, qui analyse avec érudition la dimension mystique et orphique de la pensée rollandienne, soulignant l’actualité de son combat pour l’indépendance de l’esprit et la paix universelle.
