La pathologie verbale selon Littré : une exploration des mutations de la langue

Penchons-nous sur un essai aussi savoureux que méconnu d’Émile Littré : Pathologie verbale, ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage. Dans cet ouvrage singulier, le grand lexicographe, tel un médecin du langage, ausculte les mots pour y déceler des anomalies et des fâcheuses déviations. Il y emploie un lexique médical percutant – pathologie, lésions, malformations – pour décrire les fluctuations sémantiques et les altérations étymologiques qui affectent la langue française au fil du temps. Loin d’être une simple observation linguistique, c’est une véritable enquête sur la vitalité et, parfois, la vulnérabilité de nos mots, nous invitant à réfléchir sur le rôle de l’usage et la permanence de la signification.

L’anatomie du mot : Littré, médecin du langage

Émile Littré, figure emblématique de la lexicographie française, aborde la langue avec une rigueur scientifique, presque clinique. Dans son essai  Pathologie verbale, il se positionne en médecin dont le patient est le mot lui-même, soumis aux aléas de l’usage. Cette métaphore médicale, loin d’être anecdotique, structure toute son analyse des lésions qui peuvent affecter la sémantique et l’étymologie des termes. Pour Littré, le mot possède une intégrité, une histoire inscrite dans son origine, et toute déviation de cette histoire est perçue comme une anomalie, une malformation. Il ne s’agit pas de condamner l’évolution naturelle de la langue, mais d’en comprendre les mécanismes, notamment lorsque l’usage semble s’écarter de la logique intrinsèque ou de la filiation originelle d’un mot. Cette approche souligne une tension fondamentale entre la tradition et l’innovation, entre la pureté étymologique et la force créatrice de l’usage quotidien. Littré observe comment certains mots, sous l’influence de la mode, de l’ignorance ou de l’analogie fautive, glissent vers des sens éloignés de leur racine étymologique. Il ne s’agit pas d’une simple évolution, mais d’une altération qu’il juge dommageable, car elle obscurcit l’histoire et la logique interne du mot.

L’épopée du langage : vitalité, aventure et mutations

Si Littré met l’accent sur les pathologies et les lésions des mots, l’introduction de Roger Dadoun à l’essai souligne une facette complémentaire et tout aussi cruciale de la pensée du lexicographe : la reconnaissance de l’épopée et de la vitalité créatrice de la langue. Le mot n’est pas seulement un organisme susceptible de maladie ; il est aussi un aventurier, un héros qui mène sa propre destinée linguistique. Cette perspective équilibre la vision parfois austère de Littré en reconnaissant que les mutations et les confusions ne sont pas toujours des défaillances, mais souvent les signes d’une langue vivante, en constante adaptation. La langue française est un champ de bataille et de création où l’usage, même s’il peut dévier, est aussi le moteur d’une formidable inventivité. Des mots qui changent de signification, qui s’approprient de nouvelles nuances ou qui fusionnent avec d’autres concepts sont le témoignage d’une langue qui respire et se régénère. L’essai de Littré, à travers ses anecdotes classées par ordre alphabétique, offre un panorama de cette dynamique, révélant la puissance des mots à se transformer et à enrichir le tissu sémantique collectif. C’est cette tension entre la rigueur étymologique et la reconnaissance de la force de l’usage qui rend l’œuvre de Littré si pertinente aujourd’hui.

Le lexicographe se fait alors conteur de ces histoires, traçant les chemins sinueux empruntés par les mots. Par exemple, le mot bureau désignait initialement une étoffe de laine, puis le meuble recouvert de cette étoffe, et enfin la pièce où se trouve ce meuble, voire l’administration qui y travaille. C’est une illustration parfaite de la capacité des mots à se reconfigurer sémantiquement, à s’adapter aux réalités changeantes.

Ce petit texte peu connu publié en 1880, constitue un florilège de ces mots indisciplinés (plus d’une centaine en tout), traversés par le temps et l’usage, modifiés dans leurs sens originels parfois jusqu’à l’absurde, mais parfois aussi jusqu’à la plus inattendue des poésies. Émile Littré les traque, les débusque à la manière d’un entomologiste gardien d’un trésor passé, présent et à venir. Pathologie verbale ou petit voyage en curiosité linguistique atteste qu’il est à la fois émouvant et ludique de prendre conscience de la face cachée de la langue. Son auteur le dit lui-même, cette entreprise se voulait légère et didactique, en somme, le point final d’un travail magnifique au service de la langue.

À signaler : Pierre Larousse avec son Dictionnaire des étymologies curieuses fit exactement le même travail de détective linguistique lors de l’établissement de son grand dictionnaire. Le résultat (drôle et intelligent !) de son enquête est également disponible aux éditions Manucius.

Manucius
Manucius