Le mystérieux docteur Cornélius : plongée au cœur du génie du mal

Publié initialement en feuilleton dans Le Matin entre 1912 et 1913 sous la forme de 18 épisodes distincts, Le Mystérieux Docteur Cornélius est l’œuvre la plus ambitieuse et la plus célèbre de Gustave Le Rouge (1867-1938). Ce prolifique écrivain français, journaliste, romancier populaire et pionnier du genre merveilleux scientifique, a produit nombre d’ouvrages couvrant des domaines très variés : récits d’aventures, romans policiers, anticipations martiennes (Le Prisonnier de la planète Mars, 1908), contes fantastiques et même poésie ou essais ésotériques. Comparé à Jules Verne ou encore à un précurseur de Fantômas, Le Rouge excelle dans le mélange audacieux de polar, d’exotisme, de sensationnel et d’inventions pseudo-scientifiques délirantes.

Salué par Blaise Cendrars comme ce roman du monde moderne où, par les tableaux de la nature exotique, son amour des aventures, son goût policier de l’intrigue, Gustave Le Rouge a fait le tour du globe, Le Mystérieux Docteur Cornélius est un authentique chef-d’œuvre du roman-feuilleton français du début du XXe siècle. Il cumule les ingrédients qui ont fait le succès des grands serials de l’époque : un savant fou mégalomane, une organisation criminelle internationale, des milliardaires yankees cyniques, des déguisements impossibles, des îles mystérieuses, des poursuites haletantes et une science dévoyée au service du crime.

L’intrigue centrale et les personnages emblématiques

Au cœur du récit se trouve le docteur Cornélius Kramm, génie germanique exilé aux États-Unis, inventeur de la carnoplastie – une technique chirurgicale révolutionnaire permettant de remodeler totalement les traits du visage et du corps humain, au point de rendre une personne méconnaissable. Avec son frère Fritz Kramm, marchand d’art véreux et complice actif, Cornélius dirige La Main Rouge, une société secrète criminelle d’envergure mondiale qui rackette les plus riches industriels américains, multiplie les enlèvements, les substitutions d’identité et les assassinats déguisés.

Face à eux, une galerie de héros tente de déjouer leurs plans : le docteur Prosper Bondonnat, savant français humaniste, double inversé de Kramm ; Fred Jorgell, millionnaire américain ; Harry Dorgan, détective et aventurier, enquêteur tenace ; lord Astor Burydan, le fameux Milord Bamboche, riche millionnaire excentrique connu pour ses folies, ses extravagances et son goût prononcé pour la fête, l’alcool et les duels ; divers alliés comme des cow-boys, des marins bretons, des Indiens ou des explorateurs.

L’action se déroule sur plusieurs continents : New York et ses gratte-ciel naissants, le Far West, la Bretagne sauvage, des îles perdues du Pacifique, l’Amazonie, l’île des Pendus… Le rythme est effréné, les retournements incessants, les morts apparentes suivies de résurrections spectaculaires. La carnoplastie permet tous les déguisements : un ennemi peut réapparaître sous les traits d’un proche, semant le doute et la paranoïa.

Thèmes et modernité inattendue

Derrière le rythme jubilatoire de l’intrigue et la fantaisie assumés, le roman aborde des thèmes étonnamment prémonitoires : la manipulation génétique et plastique du corps humain, l’eugénisme dévoyé, la toute-puissance de l’argent (les milliardaires yankees sont parfois aussi dangereux que le docteur Kramm), le capitalisme criminel organisé, l’espionnage industriel et la mondialisation des réseaux mafieux. Gustave Le Rouge anticipe ainsi certains motifs de la science-fiction moderne et du thriller conspirationniste. Le roman s’inspire librement des faits divers sensationnels de l’époque (affaires criminelles américaines, scandales financiers), des romans de cape et d’épée modernisés, des récits de voyages exotiques et des premières fictions sur la chirurgie esthétique (alors naissante). Il doit aussi beaucoup à la veine populaire des Nick Carter, Raffles ou Arsène Lupin, tout en les dépassant par son ampleur.

Adapté en feuilleton radiophonique (France Culture, 1977, 35 épisodes), en mini-série télévisée (1984), Le Mystérieux Docteur Cornélius reste une référence pour les amateurs de littérature populaire inventive. Il incarne à merveille l’imaginaire foisonnant du « roman d’avant-guerre », où la science n’est pas une fin en soi mais un outil au service du merveilleux, du suspense et de l’exploration des vices humains. En neuf tomes compacts et élégants, les éditions Manucius permettent aujourd’hui de redécouvrir ce monument injustement méconnu, véritable « tour du monde en 880 pages » d’aventures débridées et de visions futuristes. Un plaisir de lecture intemporel pour qui aime les récits où l’impossible côtoie le quotidien avec audace.


Manucius
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Editions Manucius