Sur les extraterrestres par Emmanuel Kant

Emmanuel Kant, figure emblématique de la philosophie du XVIIIe siècle, est universellement reconnu pour ses œuvres monumentales telles que la Critique de la raison pure. Sa vie, entièrement consacrée à la pensée dans sa Prusse-Orientale natale, fut un modèle de rigueur académique. Cependant, ce que beaucoup ignorent, c’est que ce philosophe d’une gravité inégalée s’est également aventuré dans des réflexions surprenantes, notamment concernant la vie au-delà de la Terre. En 1755, bien avant l’élaboration de son système critique, Kant publia l’Histoire naturelle générale et théorie du ciel, un ouvrage de cosmologie qui, au-delà de ses théories sur la formation des systèmes planétaires, propose une méditation fascinante sur les « habitants des planètes ». Ce texte, teinté d’un « rationnel délire » comme le souligne Holger Schmid dans sa postface, révèle une facette inattendue du penseur, mêlant la rigueur scientifique de son temps à une spéculation audacieuse sur la pluralité des mondes. Loin d’être une simple curiosité, cette incursion dans l’exobiologie avant l’heure témoigne de la vaste portée de la raison kantienne et de son exploration du cosmos.

L’héritage newtonien et la naissance de la cosmologie kantienne

Un univers mécanique et ordonné
Avant d’être le philosophe transcendantaliste que nous connaissons, Emmanuel Kant fut avant tout un esprit scientifique, profondément marqué par les découvertes de son époque, notamment celles d’Isaac Newton. Dans son Histoire naturelle générale et théorie du ciel (1755), il s’inscrit dans la lignée de la physique newtonienne pour élaborer une théorie cohérente de la formation de l’univers. Kant y propose une explication mécaniste de la naissance des étoiles et des planètes à partir d’une nébuleuse primitive. Il imagine un cosmos où la matière, soumise aux lois universelles de la gravitation et de la répulsion, s’organise naturellement pour former des systèmes solaires. Cette vision est celle d’un univers en perpétuelle évolution, régi par des principes rationnels et déterministes. C’est une œuvre fondatrice de la cosmologie moderne, qui anticipe des concepts bien plus tardifs comme la formation des galaxies et l’évolution stellaire. La Théorie du Ciel n’est pas seulement une prouesse d’astronomie spéculative ; elle est aussi une tentative de concilier la science et la métaphysique, de montrer comment l’ordre et la complexité du cosmos peuvent émerger de lois simples, sans intervention divine constante. Cette approche rationaliste de la nature et de ses processus est caractéristique de l’esprit des Lumières et de la volonté de comprendre l’univers par la seule raison. Elle jette les bases de sa pensée ultérieure sur la structure et les limites de la connaissance humaine.

L’échelle des êtres et la perfection des habitants des planètes

De Jupiter à Saturne, une hiérarchie de l’intelligence
C’est dans cette même Histoire naturelle générale et théorie du ciel que Kant déploie des spéculations audacieuses sur la pluralité des mondes et l’existence d’« habitants des planètes ». Loin de se contenter d’affirmer leur existence, le philosophe va jusqu’à esquisser une véritable « anthropologie cosmique ». Il postule une « échelle des êtres » où la perfection des intelligences est directement corrélée à la distance des planètes par rapport au Soleil. Selon Kant, les habitants des planètes intérieures, plus proches du Soleil, seraient moins parfaits, plus légers et moins aptes à la réflexion profonde, tandis que ceux des planètes extérieures, comme Jupiter et Saturne, seraient dotés d’une intelligence et d’une perfection supérieures. Leur constitution matérielle, moins dense, leur permettrait une plus grande finesse de perception et de raison. Cette idée, qui peut nous sembler étrange aujourd’hui et que Holger Schmid qualifie de « rationnel délire », s’inscrit dans une tradition métaphysique ancienne et une interprétation de la Providence divine. Kant y voit une manifestation de la sagesse de la nature qui, par un processus graduel, tend vers une perfection croissante. La raison humaine est ainsi placée dans un vaste cosmos, où elle n’est qu’un maillon d’une chaîne infinie de formes de vie et d’intelligence. Cette vision préfigure d’une certaine manière l’exobiologie moderne, tout en restant ancrée dans les cadres conceptuels du XVIIIe siècle. L’idée de « perfection » liée à la distance du soleil est une tentative de donner un sens à l’immensité du cosmos et à notre place en son sein, une réflexion profonde sur la nature de l’existence et la hiérarchie possible de la vie.

 

L’exploration des écrits d’Emmanuel Kant sur les extraterrestres et la pluralité des mondes est un voyage fascinant au cœur de la pensée du XVIIIe siècle. La Théorie du Ciel révèle un Kant inattendu, un philosophe qui, avant de poser les fondements de la raison critique, s’est aventuré dans les confins de l’astronomie et de la métaphysique. Ses spéculations sur les « habitants des planètes », leur intelligence et leur perfection croissante en fonction de leur éloignement du Soleil, témoignent d’une curiosité intellectuelle sans borne et d’une tentative audacieuse de donner un sens à l’immensité du cosmos.


Manucius
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