Le «Journal intermittent» de Colette : un trésor littéraire à redécouvrir

Dans le vaste répertoire de Colette, figure une œuvre singulière, souvent éclipsée par ses romans les plus célèbres : le Journal intermittent. Initialement publié en 1949 par les éditions Le Fleuron, sous l’impulsion de son mari Maurice Goudeket, ce recueil de textes courts est resté confidentiel, principalement en raison de son tirage limité destiné à la bibliophilie. Pourtant, il offre un regard unique sur la pensée et les observations de l’une des plus grandes écrivaines françaises. Loin d’une unité thématique stricte, Colette y déploie une mosaïque de chroniques, de contes et de récits de voyage, couvrant une période cruciale de 1915 à 1941. Cet ouvrage, véritable témoignage de sa maturité littéraire, est une invitation à la flânerie intellectuelle, révélant la Colette intime, observatrice des mœurs, du quotidien, et des paysages qui ont marqué son existence.

Aux origines du Journal intermittent : une publication confidentielle et diverse – Le Journal intermittent de Colette, assemblé par Maurice Goudeket, représente une facette particulière de l’œuvre de l’auteur, celle d’une compilation de textes épars. Sa première édition en 1949, sous l’égide des éditions Le Fleuron, fut une entreprise de bibliophilie, avec seulement 480 exemplaires imprimés sur vélin d’Arches. Cette exclusivité explique en grande partie pourquoi ce titre est demeurée relativement peu connu du grand public, contrairement à des œuvres emblématiques comme Claudine à l’école ou Chéri. Pourtant, cette rareté confère au recueil une aura de trésor caché, attendant d’être découvert par les lecteurs curieux de l’intégralité du génie de Colette. Alors que nombre de ses écrits sont caractérisés par une unité stylistique ou thématique forte, le Journal intermittent se distingue par sa remarquable diversité. Il ne s’agit pas d’un journal au sens strict du terme, tenu au jour le jour, mais plutôt d’une agrégation de chroniques, de contes et de récits de voyage, dont la plupart étaient inédits au moment de leur publication. Cette hétérogénéité offre une perspective kaléidoscopique sur les préoccupations, les observations et les émotions de Colette durant une période cruciale de sa vie et de l’histoire, s’étendant de 1915 à 1941. C’est une fenêtre ouverte sur les années de guerre, d’entre-deux-guerres, et sur les prémices de l’occupation de Paris. Le recueil aborde des sujets aussi variés que des figures artistiques de son temps, des faits divers marquants, ou encore des réflexions profondes sur la nature et les sentiments amoureux. C’est une Colette mature, en pleine possession de ses moyens littéraires, qui s’exprime ici, mélangeant nostalgie, mélancolie et une inébranlable célébration de la vie, malgré les tourments du monde.

Colette voyageuse et observatrice de son temps – Le Journal intermittent est un témoignage précieux de la Colette voyageuse et de son regard aiguisé sur le monde. À travers ses pages, nous sommes transportés en Italie, notamment à Rome et Venise, où elle dépeint avec une sensualité et une atmosphère palpables les églises, les marchés animés, les majestueux palais, et l’incomparable lumière du soleil méditerranéen. Ses descriptions des canaux et des gondoles de Venise, ou des vestiges antiques de Rome, tels que la Basilique Saint-Pierre, le Colisée et le Forum de Trajan, sont empreintes d’une profonde admiration pour l’art et l’architecture. Elle y observe les mœurs locales, les enfants jouant, les paysages luxuriants et les fleurs éclatantes, transformant chaque flânerie en une observation minutieuse du quotidien. Colette ne se contente pas de décrire les lieux ; elle capte l’essence de l’atmosphère, les sensations que procurent ces environnements. Ses récits nous emmènent également en Espagne, notamment au Pays basque, lors de ses conférences, offrant un aperçu de ses interactions avec le public et de ses réflexions sur la littérature. L’écrivaine évoque également des souvenirs de Paris sous l’occupation, une période sombre, mais qu’elle éclaire de sa capacité à trouver la beauté même dans les circonstances les plus difficiles. Elle y mentionne les militaires et les soldats, le deuil et parfois le crime, toujours avec cette distance singulière qui caractérise son écriture. Au-delà des voyages, Colette se révèle une observatrice hors pair de la vie parisienne et des personnalités de son époque. Elle y croque des portraits d’artistes tels que Marcel Proust, dont elle admire la finesse psychologique, ou encore des figures plus légères comme Ray Ventura et Mireille. Même des personnages de fait-divers, à l’instar de Violette Nozière, retiennent son attention.

Redécouvrir le Journal intermittent, c’est se donner l’opportunité de plonger dans l’esprit d’une Colette authentique, quotidienne. C’est une lecture essentielle pour comprendre l’étendue de son talent et la modernité de son écriture, qui continue de résonner avec une force intemporelle.

Le Journal intermittent – Collection Littéra – Editions Manucius


Manucius
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Editions Manucius