« L’autorité de la faim » par Jérôme Thélot

Dans son nouvel ouvrage L’Autorité de la faim, Jérôme Thélot, professeur émérite et spécialiste de la littérature française, livre une réflexion profonde et novatrice sur ce qu’il nomme la « poétique première ». À travers une exploration transdisciplinaire, l’auteur démontre que la faim n’est pas seulement un besoin physiologique, mais l’affect originaire par excellence, la loi fondamentale qui régit tant l’existence individuelle que l’organisation des sociétés humaines.

Dans un monde où l’abondance côtoie la privation, Jérôme Thélot propose une exploration audacieuse en nous invitant à reconsidérer un phénomène universel et pourtant souvent relégué au rang de simple fonction biologique : la faim. Loin d’être un simple besoin physiologique, Thélot démontre comment la faim exerce une autorité silencieuse et implacable sur nos corps, nos esprits et notre histoire. Cette étude, d’une rigueur académique et d’une accessibilité remarquables, puise dans les profondeurs de la littérature, de la philosophie et de l’art pour révéler la vérité existentielle de cet affect puissant. Elle nous pousse à interroger notre rapport à la nourriture, à la survie, à l’incarnation et, in fine, à notre propre existence.

 

La faim, fondement de l’existence et miroir de l’humanité – Jérôme Thélot s’engage dans une démarche qui dépasse le cadre d’une simple analyse thématique. Il voit dans la faim non pas une lacune, mais une force constitutive, une autorité qui structure notre rapport au monde et aux autres. Cet affect primordial est à la racine de toute affectivité, de toute douleur, mais aussi de tout partage et de toute quête de sens. L’ouvrage déconstruit l’idée reçue que la faim serait un état passif, pour la révéler comme un moteur actif de l’existence, une condition de notre survie et de notre incarnation. Elle est le point de départ d’une poétique qui embrasse l’humanité dans sa totalité, depuis le cri primal jusqu’à la complexité des constructions sociétales et des œuvres de l’esprit. L’analyse de Thélot met en lumière comment la faim façonne notre corps, notre conscience et notre relation au sacré, questionnant ainsi notre éthique et notre métaphysique de l’être. Elle se manifeste dans le travail, dans la recherche constante de nourriture, et dans les structures mêmes de l’industrie alimentaire, souvent aveugle à la dignité humaine.

 

Dialogue avec les figures tutélaires de la faim – L’ouvrage s’appuie sur une constellation d’œuvres et de pensées majeures pour étayer sa thèse. La métaphysique de Simone Weil est revisitée, son épreuve de l’anorexie étant relue non comme une pathologie, mais comme une quête radicale de pureté spirituelle, une forme extrême d’obéissance à l’autorité de la faim dans son versant le plus ascétique. Chez Weil, l’abstinence devient une force mystique. L’éthique de l’incarnation est explorée à travers Miguel de Cervantes, l’auteur oppose l’idéalisme abstrait de Don Quichotte à l’appétit généreux de Sancho Pança. Ce dernier plaide pour une éthique ancrée dans les joies charnelles et le savoir romanesque, réconciliant l’esprit avec les besoins du corps. La poésie se révèle être le lieu privilégié où la faim marque le commencement de la parole : que ce soit chez Homère et ses héros affamés, Dante dans les cercles infernaux, ou Rimbaud et son cri poétique, la faim est une force créatrice. Enfin, à travers son roman La Jungle qui dénonce le « meurtre alimentaire » industriel (cf. les abattoirs de Chicago), Upton Sinclair montre la faim comme le fondement de la société meurtrière et le moteur de la brutalité industrielle capitaliste.

 

En revisitant des figures aussi diverses que Simone Weil, Cervantes, Homère, Dante, Rimbaud, Upton Sinclair et même Zurbarán avec son Agnus Dei, Jérôme Thélot nous offre une œuvre d’une rare profondeur. Ce texte synthétique et puissant propose ainsi de voir la faim non plus comme un manque à combler, mais comme l’autorité suprême qui définit notre humanité.


Manucius
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