L’argot des voleurs : une plongée dans la «langue verte» du XIXe siècle avec Vidocq

Au cœur du XIXe siècle français, un personnage hors du commun, Eugène François Vidocq, a jeté une lumière crue sur un monde d’ombres : celui de la pègre et de sa langue secrète. Tour à tour bagnard, évadé et finalement chef de la toute première Brigade de sûreté, Vidocq possédait une connaissance intime et inégalée de ce que l’on appelait alors la langue verte. Son œuvre majeure, Les Voleurs, éditée initialement en 1836, n’est pas seulement un recueil de récits d’aventures, mais surtout un précieux dictionnaire bilingue argot-français et français-argot. C’est celui-ci qui est ici réédité par les éditions Manucius sous le titre L’Argot des voleurs dans la collection Le Philologue, qui comporte par ailleurs d’autres trésors comme L’Argot des tranchées ou encore La justesse de la langue. Bien plus qu’une curiosité linguistique, L’Argot des voleurs est une fenêtre ouverte sur la société de l’époque, un outil pour la criminologie naissante et une source d’inspiration inépuisable pour la littérature.

Vidocq et la genèse du dictionnaire des voleurs – Eugène François Vidocq (1775-1857) est une figure emblématique du XIXe siècle français, dont la trajectoire exceptionnelle a marqué l’histoire de la justice et de la littérature. Né à Arras, il fut tour à tour soldat, déserteur, bagnard à Brest et Toulon, maître d’évasion, avant de se réinventer en informateur de police, puis en chef de la Brigade de sûreté de Paris de 1811 à 1827. Cette expérience unique, passée des deux côtés de la loi, lui conféra une connaissance inégalée de la pègre et de ses codes, un atout précieux pour les enquêtes de l’époque. Son dictionnaire, publié en 1836 sous le titre Les Voleurs, n’était pas un simple recueil de mots. Son objectif était de « fixer » cette langue des malfaiteurs, ce jargon complexe et évolutif, afin de permettre aux forces de l’ordre de démasquer les criminels. Vidocq y voyait un outil essentiel pour la sécurité publique et l’efficacité des enquêtes, une véritable arme contre le crime organisé. Il s’agissait de percer le mystère de cette langue codée qui servait à la fois de moyen de communication discret et de marqueur identitaire pour les truands et voyous des bas-fonds. L’étude de l’étymologie de ces termes révèle des emprunts, des déformations et des créations lexicales incroyables, témoignant d’une richesse linguistique insoupçonnée au sein de ces milieux marginaux.

L’héritage littéraire et l’influence sur la culture – L’impact de Vidocq et de son dictionnaire dépasse largement le cadre de la criminologie pour s’inscrire profondément dans l’histoire littéraire et culturelle. Balzac fut l’un des premiers à reconnaître la valeur de son travail. Vidocq lui-même a d’ailleurs servi de modèle pour le célèbre personnage de Vautrin, figure emblématique de la Comédie humaine, incarnant le criminel charismatique et manipulateur. Mais l’influence de Vidocq ne s’arrête pas là. Il a inspiré d’autres géants de la littérature française tels que Victor Hugo pour la création de Jean Valjean dans Les Misérables. Eugène Sue, avec ses Mystères de Paris, a également puisé dans cette connaissance des bas-fonds. Vidocq, en citant des sources historiques comme les ballades de François Villon ou le Jargon de l’argot réformé (1628) d’Olivier Chéreau, a ancré son travail dans une riche tradition philologique.

Il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale, s’agite dans les caves, dans le troisième-dessous des sociétés. Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible. Une culotte est une montante. En argot, on ne dort pas, on pionce. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime le sommeil particulier, la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée Voleur. Balzac.

 


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Editions Manucius