Dans son ouvrage Qu’est-ce que l’industrie? publié aux éditions Manucius (collection Modélisations des imaginaires), Pierre Musso propose une réflexion profonde sur un objet paradoxalement omniprésent et pourtant mal connu. Spécialiste de Saint-Simon et auteur d’une généalogie de l’entreprise (La Religion industrielle, Fayard, 2017), Musso cherche ici à dépasser les simples analyses économiques ou techniques pour saisir l’industrie comme un «fait social total» qui structure l’Occident depuis des siècles.
Une odyssée sémantique : de l’industria romaine à la techno-science-industrie moderne – Pour comprendre ce qu’est l’industrie, Pierre Musso remonte aux sources étymologiques et historiques du concept. Il rappelle que le terme latin industria désignait originellement une qualité intérieure, un souffle de l’esprit mêlant ruse, habileté et zèle. Jusqu’au XVIIIe siècle, être « industrieux » signifiait posséder un talent particulier ou un savoir-faire artisanal. Ce n’est qu’avec les Lumières et l’influence de penseurs comme l’abbé Baudeau ou Turgot que le mot commence à désigner un secteur d’activité économique fondé sur la transformation des matières premières. L’ouvrage examine ensuite comment l’industrie s’est stabilisée en Europe et en Occident à travers des révolutions et l’émergence d’institutions structurantes. Des manufactures aux usines, l’innovation et le progrès technique ont redéfini les modes de production, transformant des économies agraires en des sociétés industrielles. C’est à cette période que se cristallise une véritable « religion industrielle », un système de pensée où la machine, l’énergie et les réseaux deviennent les piliers d’une nouvelle civilisation. Cette vision, héritée notamment de penseurs comme Saint-Simon, fait de l’industrie le moteur du progrès social et moral.
Musso met en lumière la manière dont les philosophes ont théorisé l’industrie, soulignant qu’elle « produit d’abord la société » avant de produire des objets. Cette idée, qui résonne avec le concept de fait social total cher à Marcel Mauss, positionne l’industrie non pas comme un simple secteur d’activité, mais comme une matrice mythologique qui façonne nos représentations du monde, nos valeurs et nos interactions. Des économistes classiques comme Alfred Marshall et Jean-Baptiste Say aux philosophes tels que François Dagognet et Simone Weil, Musso mobilise un vaste corpus pour montrer que l’industrie est avant tout une « communauté de travail organisée » mue par un imaginaire puissant, capable d’engendrer à la fois la promesse d’un avenir meilleur et la crainte de catastrophes, car il ne faut pas oublier l’ambivalence radicale de l’imaginaire industriel contemporain. Musso note que si l’industrie a longtemps été célébrée comme la clé du progrès et du bonheur au XIXe siècle, les catastrophes du XXe siècle et l’actuelle crise climatique ont inversé cette image. Aujourd’hui, le mot réveille souvent un imaginaire négatif associé à la pollution et au danger, alors même qu’il reste perçu comme le moteur indispensable de l’innovation et de l’emploi.
En moins de cent pages, Pierre Musso réussit le pari audacieux de redonner ses lettres de noblesse philosophique à l’industrie, un domaine trop souvent cantonné à l’analyse économique ou technique. Qu’est-ce que l’industrie?, est une invitation essentielle à repenser ce que nous croyons savoir sur la production, le travail et le progrès. En la dépeignant comme un fait social total et une matrice mythologique de l’Occident, Musso révèle l’industrie non pas comme une simple activité, mais comme un imaginaire puissant, une force structurante qui façonne la société elle-même. De la généalogie du concept d’industria à l’émergence de la techno-science-industrie moderne, il nous offre une grille de lecture indispensable pour comprendre les défis contemporains. Loin des simplifications, cet essai nous pousse à reconnaître la profondeur historique et philosophique de l’industrie, et à interroger son rôle dans la construction de notre civilisation.
Voir ici la critique de sur BFM Business.
