Après des essais marquants comme La brûlure de l’image (Mimesis, 2019) où il dissèque l’«impureté» de la photographie argentique et son impact sur notre regard artistique, ou encore Le désir de voir (2020) et La folie du regard (2023) qui explorent les formes du regard entre peinture et photographie, Laurent Jenny nous offre avec Envisagés une œuvre où le portrait photographique dialogue avec une philosophie du visage et une entreprise autobiographique fragmentaire. Loin des récits linéaires, Jenny nous invite à une mémoire en instantanés, capturant le temps non pas comme une ligne continue, mais comme une succession d’éclats, d’«instants» privilégiés.
Le visage comme miroir : entre intention et hasard – La poétique du fragment et la fidélité au souvenir
Dans Envisagés, Laurent Jenny déploie une réflexion profonde sur le visage, le transformant en un véritable miroir où se reflètent non seulement l’identité du modèle mais aussi la subjectivité du photographe. Adepte du Noir et Blanc et de la photographie argentique, Jenny explore cette technique pour ce qu’elle a d’à la fois intentionnel et hasardeux. Chaque portrait est un instant de vie suspendu, une trace qui capture une présence éphémère. Les visages de proches ou de rencontres plus fortuites, pris au fil des ans, sont offerts à la contemplation, invitant le lecteur-regardeur à une lecture au-delà de la simple image. Jenny souligne comment la photographie peut révéler un fragment du corps et de l’âme, un témoignage du quotidien et de la vie. Son approche dans Envisagés s’inscrit en droite ligne de son entreprise autobiographique fragmentaire, déjà explorée dans Le lieu et le moment (Verdier, 2015) et Sur l’instant (Verdier, 2024). Il s’agit de déjouer les pièges du récit continu et reconstitué, pour privilégier l’irruption de moments vitaux, de fulgurances. Les brèves légendes qui accompagnent chaque photographie de visage ne prétendent pas épuiser le sens, mais en saisir un aspect partiel et subjectif : une émotion, un souvenir évoqué, un court récit, un détail révélateur. Cette écriture fragmentaire est une manière de traduire une plus grande fidélité au fonctionnement de la mémoire et à la réalité du souvenir, par opposition aux autobiographies classiques qui tentent de reconstruire une linéarité factice. La série de portraits s’efforce également de faire éprouver le passage du temps et les métamorphoses des visages – que ce soit dans l’intervalle minime de deux instantanés successifs ou sur plusieurs années. Cette démarche, où le silence de l’image est complété par la concision du texte, restitue un fil de durée à des formes qui, à première vue, semblent la défier, célébrant ainsi la fugacité et la présence de chaque instant humain.
L’ouvrage tire sa richesse des rencontres de l’auteur, formant une cartographie humaine allant de Paris à New York, en passant par Genève et la Tunisie. Les sources de Laurent Jenny sont avant tout ses amis, des penseurs et des artistes : le cercle des philosophes : on y croise Patrick Hochart et son séminaire de «Critique sentimentale», ainsi que Claude Romano et sa réflexion sur «l’appartenance au monde». Les figures littéraires : le poète Michel Deguy est saisi dans un instant d’écoute aiguë sous un magnolia, tandis que Pierre Michon se prête à un portrait malicieux, mimant sa propre effigie mortuaire. L’écrivain Pierre Pachet est immortalisé dans son appartement, un doigt posé sur son carnet pour retenir une pensée. Les regards d’artistes : l’ouvrage rend hommage aux peintres comme Alexandre Hollan, avec qui l’auteur partage une longue complicité sur la lumière et les «vies silencieuses», ou encore Christian Bonnefoi et son obsession pour la traversée de la toile. La communauté des photographes : Laurent Jenny dialogue avec ses pairs, tels qu’Arnaud Claass, théoricien et praticien de l’image, ou Jean-Jacques Gonzales, «doublement» philosophe et photographe.
Envisagés est le premier opus d’une nouvelle collection des éditions Manucius sobrement intitulée Le Photographe. A l’instar du travail habituel proposé par cette maison d’édition indépendante, l’ouvrage est de belle facture : photos reproduites avec soin, police de caractère élégante, couverture munies de larges rabats. L’ensemble donne un résultat très réussi que l’on aura plaisir à consulter et à offrir d’autant plus facilement que son prix est très contenu (12€).
