Parler de Stéphane Mallarmé (1842-1898), c’est souvent s’aventurer dans les hautes sphères de l’hermétisme et de l’Absolu. Pourtant, dans son dernier ouvrage, Ébauche de Mallarmé (Collection Littéra – Éditions Manucius, 2026), Jean-Jacques Gonzales prend le parti de redescendre à la source : celle de l’homme avant le monument, celle du jeune Stéphane avant le maître de la rue de Rome. Ce n’est pas une biographie de plus, mais une immersion charnelle et psychologique dans la genèse d’un génie.
Le moment de la Grâce : ce que la biographie ne dit pas – Avec son Ébauche de Mallarmé, Jean-Jacques Gonzales nous livre une confession de lecteur qui éclaire sa démarche d’auteur. Si l’auteur a choisi de se pencher sur la vie du poète, ce n’est pas par goût du fétichisme historique ou pour la simple compilation de dates. Il pointe avec justesse une lacune fondamentale des biographies classiques : leur incapacité à saisir l’étincelle. Les notices biographiques habituelles nous racontent une trajectoire, une suite de faits menant à une issue connue à l’avance, mais elles échouent à décrire le basculement.
Où se cache le moment précis où l’homme devient poète ? Où se situe la ligne de faille entre l’employé de l’Enregistrement et l’auteur de L’Après-midi d’un faune ? C’est ce moment de la grâce, ce miracle de la création, que Gonzales tente de traquer.
L’expression Ébauche prend alors tout son sens. Puisque la ligne qui explique le génie fait toujours défaut, l’écrivain ne peut que l’approcher par touches successives, avec la modestie de celui qui sait que l’énigme reste entière. En cherchant à comprendre comment ces hommes ont porté à la lumière plus que nous ne pouvons voir, Gonzales ne se contente pas d’écrire une vie ; il tente de capturer l’impalpable, cette beauté indicible du désastre obscur mallarméen qui, des années après ses premières lectures, continue de hanter sa mémoire.
Le théâtre de la mort – Tout commence par un silence et une porte close. Gonzales nous ramène en 1847. Stéphane a cinq ans quand sa mère, Élisabeth, s’éteint à vingt-huit ans. L’auteur décrit avec une acuité poignante cette étrange indifférence de l’enfant qui, faute de ressentir une douleur immédiate, se roule sur une peau de tigre pour singer le deuil attendu. C’est ici, nous suggère Gonzales, que se joue la première scène du théâtre mallarméen : la chambre mortuaire devient le vide sépulcral, la chambre du temps où l’absence prend corps. Cette hantise de la disparition se répète dix ans plus tard avec la mort de sa sœur Maria, à treize ans. Pour le jeune homme de quinze ans, Maria devient l’absente idéale, le prototype de la beauté figée dans la mort qui irriguera toute son œuvre future. l’auteur montre brillamment comment Mallarmé ne se contente pas de subir ces pertes : il les transmute en nécessité poétique.
De Baudelaire à Mallarmé – Le premier éblouissement arrive avec la découverte des Fleurs du Mal. Est dépeinte avec ferveur l’émotion de ce gamin de dix-huit ans feuilletant le volume interdit, une émotion à rendre fou qui le propulse vers la poésie. L’auteur insiste sur la dimension physique de cette naissance en évoquant l’apprentissage de Mallarmé passé par la main. On se souviendra que chez le vieux poète Émile Deschamps, il recopia des milliers de vers de ses maîtres — Hugo, Poe, Baudelaire — apprenant organiquement, athlétiquement à tracer des chefs-d’œuvre avant de savoir les créer. Si Mallarmé commence par parodier le maître, l’ouvrage montre comment il s’en écarte par une complexification de la syntaxe qui n’est alors perçue que comme de l’obscurité.
L’exil et l’« abrutissement » administratif – L’un des passages les plus saisissants de l’ouvrage concerne les années passées à Tournon. On y découvre un Mallarmé corps cassé par le froid, exilé dans des provinces qu’il exècre. Le récit nous plonge dans la grisaille d’une salle de classe, où le futur poète officie comme professeur d’anglais entouré d’élèves qui le chahutent et se moquent de lui. Premier pas dans l’abrutissement, écrit-il alors. Pourtant, c’est dans ce hideux trou de Tournon que la lumière jaillit. Gonzales décrit ces nuits de veille où Mallarmé, au cœur d’une crise profonde, entrevoit l’œuvre à venir avec une absolue certitude. Dès lors, dans un récit biographique d’une précision d’orfèvre, Jean-Jacques Gonzales remonte aux origines de la crise de vers mallarméenne. Entre deuils précoces et exil provincial, il nous livre les clés d’un poète qui s’est construit contre le néant.
La force de l’ouvrage de Jean-Jacques Gonzales réside dans son style, qui épouse les méandres de la pensée de son sujet. En mêlant rigueur historique et souffle romanesque, il parvient à rendre sensible cette transition blanche entre l’enfance meurtrie et l’affirmation du poète. Ébauche de Mallarmé est plus qu’un portrait : c’est le récit d’une lutte contre la pesanteur du monde pour faire advenir le Livre. Une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre comment, du chaos des deuils et de l’ennui provincial, a pu naître la poésie la plus pure du XIXe siècle.
