« L’argot des tranchées » : le témoignage linguistique de la Grande Guerre

Au-delà de ses tragédies humaines, la Grande Guerre fut un creuset linguistique sans précédent, donnant naissance à un vocabulaire riche et inventif. Au cœur de cette effervescence, le philologue et linguiste Lazare Sainéan (1859-1934) sut saisir l’essence de ce phénomène. L’argot des tranchées publié dès 1915, offre un témoignage inestimable sur la manière dont les Poilus ont réinventé la langue française sous le feu de l’action et son impact durable sur notre patrimoine linguistique, révélant comment les parlers parisiens, les provincialismes et les termes coloniaux se sont entremêlés pour forger un jargon unique.

 

Un philologue au cœur de la guerre des mots
Eminent philologue et linguiste d’origine roumaine, Lazare Sainéan s’est distingué par ses travaux sur l’histoire de la langue française et des argots. Face à la déferlante de la Grande Guerre, il perçoit rapidement l’émergence d’un phénomène linguistique unique et décide de le documenter. Son ouvrage L’argot des tranchées, n’est pas une simple compilation de mots, mais une véritable étude du renouvellement du vocabulaire en temps de conflit.

Les sources sont au cœur de l’ouvrage, lui conférant une valeur documentaire considérable. Sainéan puise principalement dans les lettres des Poilus qui constituent une ressource primordiale, offrant un aperçu intime et non filtré du langage quotidien des soldats. Ces missives, souvent écrites dans des conditions extrêmes, révèlent l’inventivité lexicale et la spontanéité des expressions. Il cite notamment une correspondance publiée dans Le Figaro (janvier-mai 1915), d’un ouvrier parisien avec sa sœur, regorgeant d’expressions comme artiflot (artilleur), loupé (raté) ou chandail (tricot laineux, du marchand d’ail des Halles). Ces lettres révèlent l’humour face à l’horreur, comme lorsqu’un soldat décrit les obus comme des pains à cacheter. Sainéan complète ces témoignages par les journaux du front, ces canards improvisés près des lignes ennemies. Il examine des collections de la Bibliothèque nationale et du Ministère des Affaires étrangères, sélectionnant ceux au fort intérêt philologique, comme L’Écho des Marmites (Vosges, février 1915), avec son Vocabulaire de la Guerre listant des archaïsmes comme bagoter (marcher péniblement) ; Le Rigolboche (Argonne, mars 1915), avec sa Lettre d’un Pantruchard (Parisien pur-sang). Il intègre aussi des œuvres littéraires récentes, comme le roman Les Poilus de la 9e d’Arnould Galopin. Sainéan enrichit son analyse d’étymologies précises, reliant les termes à des racines dialectales ou historiques, tel que crapouillot (petit mortier, du crapaud aplati, déjà usité au XVIIe siècle). L’ouvrage se clôt par un lexique-index, répertoriant les néologismes et usages, pour une étude forcément incomplète mais ouverte aux apports futurs.

 

L’émergence d’un argot composite et ses répercussions
Les tranchées de la Grande Guerre furent un creuset linguistique inédit, où des populations venues de tous horizons – des citadins aux ruraux, des métropolitains aux coloniaux – furent rassemblées. Dans ce contexte, un argot composite se développa, fruit de la fusion de diverses influences. Les patois régionaux, tels que ceux de la Bretagne, du Midi ou de l’Est, apportèrent leur richesse lexicale et leurs tournures spécifiques. Les jargons de métiers, hérités des professions civiles des soldats, contribuèrent également à cette mosaïque linguistique, introduisant des termes techniques ou spécialisés détournés de leur sens originel. Mais c’est aussi l’apport des langues étrangères et des sabirs des troupes coloniales qui fit la singularité de cet argot. Les tirailleurs sénégalais, les zouaves et les spahis, par exemple, introduisirent des mots et des expressions issus de leurs langues maternelles, enrichissant le vocabulaire des Poilus de sonorités et de significations nouvelles.

Sainéan note que des termes confinés à des milieux spécifiques acquièrent un relief national, comme Boche, initialement un sobriquet pour tête dure (de caboche), appliqué aux Allemands après 1870 pour leur supposée lenteur de compréhension. Il trace son évolution depuis les années 1860, où il désignait un mauvais sujet, jusqu’à son usage sinistre en 1914-1915, symbolisant l’ennemi monstrueux. D’autres exemples illustrent ce renouvellement : Poilu, signe de virilité et de courage, glorifié par les exploits des soldats.

L’ouvrage propose un lexique déclinant ces nouveaux mots, accompagnés de citations, de courts récits pittoresques et d’indications étymologiques. Au-delà de l’anecdote, ces néologismes ont enrichi durablement la langue française, à tel point que nombre d’entre eux sont encore et toujours utilisés dans notre parler le plus quotidien. Ce voyage nostalgique et savoureux vers les traces secrètes de cette sédimentation linguistique révèle non seulement l’histoire de la langue, mais aussi une part essentielle de la culture de guerre et du témoignage des combattants.

L’argot des tranchées, demeure fondamental pour quiconque s’intéresse à la linguistique, à l’histoire de la Grande Guerre et à l’évolution de la langue française. Par sa rigueur philologique et l’authenticité de ses sources, Sainéan a su immortaliser un moment unique de création lexicale, où le jargon des Poilus est devenu le miroir d’une époque et d’une expérience humaine sans précédent. Son travail nous rappelle que la langue est un organisme vivant, constamment modelé par les événements sociaux et historiques, et que même au cœur de la tragédie, l’esprit humain trouve des moyens d’expression inventifs et durables.


Manucius
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