L’œuvre de Pierre Legendre occupe une place singulière dans la pensée contemporaine. Historien du droit, spécialiste du droit romain et du droit canonique, professeur à l’université puis directeur d’études à l’École pratique des hautes études, il a construit pendant plus d’un demi-siècle une œuvre qui ne se laisse enfermer dans aucune discipline. À l’histoire juridique et à la généalogie des institutions s’ajoutent la philosophie, l’anthropologie, la théologie, l’esthétique et la psychanalyse. Cette démarche trouve son point de convergence dans ce que Legendre a nommé l’« anthropologie dogmatique » : une tentative pour comprendre les constructions symboliques et institutionnelles qui permettent à l’animal humain de faire société. Derrière les normes, les procédures et les dispositifs rationnels, Legendre invite ainsi à rechercher les récits, les interdits, les représentations et les figures de l’Autorité qui donnent à une culture sa cohérence.
Publié par les Éditions Manucius dans la collection « Le marteau sans maître », Introductions à l’œuvre de Pierre Legendre propose précisément un chemin d’accès à cette pensée dense et souvent déroutante. Sous la direction de Katrin Becker et Pierre Musso, neuf auteurs examinent chacun un aspect décisif de l’entreprise legendrienne : le sujet juridique comme sujet qui lit, le rapport à la psychanalyse, l’empreinte juridique, le rôle des images et de l’esthétique, la notion d’institution ou encore la question du temps légal. Les sources convoquées dessinent elles aussi la profondeur de l’œuvre : droit romain et droit canonique médiéval, Freud et Lacan, Vico et Warburg, Piero della Francesca, histoire des formes de l’État et traditions théologiques. L’intérêt du volume est de faire dialoguer ces approches sans réduire Legendre à une seule école de pensée. Il montre au contraire comment ses analyses cherchent à mettre au jour l’architecture symbolique de la civilisation occidentale, depuis son creuset médiéval jusqu’aux formes contemporaines de la technoscience et du management. Avec ses 206 pages et ses contributions internationales, ce livre constitue à la fois une introduction et une invitation à poursuivre la lecture d’une œuvre devenue incontournable pour qui veut interroger les rapports entre droit, culture, pouvoir, transmission et sujet.