Photographie : quand l’objectif apprend à devenir un regard
Plus d’un siècle après sa publication, la réflexion de Robert de la Sizeranne sur l’art photographique demeure étonnamment actuelle.
Publié en 1899, La photographie est-elle un art ? de Robert de la Sizeranne s’inscrit au cœur de cette controverse. Réédité par les éditions Manucius, le texte retrouve aujourd’hui une étonnante actualité. Car derrière les débats techniques de son époque se dessine une interrogation qui n’a rien perdu de sa force : qu’est-ce qui transforme une image en œuvre ?
Lorsque la machine entre dans le domaine de l’art
Pour une partie des artistes et des critiques de son temps, la photographie souffre d’un défaut essentiel : elle est produite par une machine. Là où le peintre choisit, interprète et transforme, l’objectif semble simplement enregistrer ce qui se trouve devant lui.
Robert de la Sizeranne refuse pourtant cette opposition trop simple. Critique d’art et essayiste, proche des idées de John Ruskin, il considère que l’appareil photographique n’est qu’un instrument. Ce n’est pas la machine qui fait l’œuvre, mais le regard qui la dirige.
La photographie ne devient donc artistique qu’à partir du moment où le photographe cesse de se comporter comme un simple opérateur. Il lui faut choisir son sujet, déterminer son cadrage, attendre une lumière particulière, organiser les rapports entre les formes et les valeurs. Autrement dit, apprendre à voir avant même d’apprendre à photographier.
Photographier, c’est choisir
C’est ici que la pensée de Sizeranne rejoint celle du mouvement pictorialiste. Les photographes qu’il admire — Robert Demachy, Constant Puyo ou Julia Margaret Cameron — ne cherchent pas à rivaliser avec l’appareil dans le domaine de la précision documentaire. Ils cherchent au contraire à faire de ses imperfections mêmes les instruments d’une expression.
Le flou, la douceur des contours, les effets de lumière ou la simplification des détails ne sont plus considérés comme des défauts. Ils deviennent des moyens de composer une image, de lui donner une atmosphère, une émotion, une unité.
Pour Sizeranne, l’acte photographique ne se réduit donc pas au moment où l’on appuie sur le déclencheur. Le travail commence avant la prise de vue et se poursuit après elle.
Redonner une main à celui qui photographie
Cette conception explique l’importance accordée par Sizeranne aux procédés pictorialistes de son époque, notamment à la gomme bichromatée et aux différents procédés de tirage qui permettent au photographe d’intervenir directement sur l’épreuve.
Il y a là quelque chose de presque paradoxal : pour faire reconnaître la photographie comme un art, il faut précisément s’éloigner de ce que la machine fait le mieux.
La précision mécanique ne suffit pas. L’exactitude documentaire ne suffit pas. La reproduction fidèle du réel ne suffit pas.
L’art commence là où intervient une intention.
C’est pourquoi Sizeranne accorde tant d’importance au développement et au tirage. Le négatif n’est pas encore l’œuvre. Il constitue une matière à partir de laquelle le photographe peut encore travailler, sélectionner, atténuer, accentuer, simplifier. La main retrouve ainsi une place dans un art que l’on pourrait croire entièrement soumis à l’automatisme.
La photographie est-elle un art ?
Robert de la Sizeranne
Préface de Laurent Jenny
Une pensée ancienne pour une question très contemporaine
Il serait facile de considérer ces réflexions comme les témoignages d’une querelle esthétique propre à la Belle Époque. La photographie a depuis longtemps gagné sa place dans les musées, les galeries et les collections. La question posée par Sizeranne semble donc avoir reçu sa réponse.
Et pourtant, son texte nous parle encore.
Car notre époque connaît une autre révolution de l’image. Les appareils photographiques sont devenus presque invisibles : ils tiennent dans nos téléphones et produisent des images en quelques secondes. Les réglages sont automatisés, les couleurs corrigées, les contrastes optimisés. Désormais, les algorithmes peuvent même produire des images qui n’ont jamais été photographiées.
Dans cet univers où la fabrication technique de l’image tend à devenir automatique, la question de Sizeranne retrouve une singulière acuité.
Qu’est-ce qui fait encore la valeur d’une image ?
Sa perfection technique ? Sa précision ? Sa capacité à reproduire le réel ? Ou bien le regard qui la précède et l’intention qui la conduit ?
L’appareil peut capter le monde, le regard peut en faire une œuvre
C’est finalement moins une définition de la photographie qu’une véritable éthique du regard que propose Robert de la Sizeranne.
Photographier ne consiste pas simplement à posséder un bon appareil ou à maîtriser une technique. Il faut apprendre à sélectionner dans l’immense quantité du visible ce qui mérite d’être regardé. Il faut renoncer à tout montrer pour faire apparaître quelque chose.
Cette idée donne à La photographie est-elle un art ? une portée qui dépasse largement son contexte historique. Au moment où la photographie cherchait encore à conquérir sa légitimité artistique, Sizeranne comprenait déjà que son avenir ne dépendrait pas seulement des progrès de la technique, mais de la capacité de ceux qui l’utilisent à transformer un enregistrement en vision.
Plus d’un siècle après sa publication, sa réponse conserve quelque chose de profondément juste : la photographie n’est pas un art parce qu’un appareil produit des images. Elle le devient lorsqu’un regard apprend à choisir, à interpréter et à donner forme au monde.