Aucun dieu ne l'aura voulu de Mathilde Ribot
Quand la littérature éclaire l'indicible
Le 19 mai 2021 un fait divers tragique secouait une ville anonyme du nom de R* : la découverte de deux corps sans vie, ceux de Karine et Franck, frère et sœur, morts de faim et de soif dans l'intimité de leur logement. Un événement ininterprétable, un drame dont la science ne peut rendre compte, qu'aucun dieu n'aura voulu, et qui, par son effroyable silence, appelle la littérature. C'est à cet appel que répond Mathilde Ribot avec ce roman publié aux éditions de l'Atelier contemporain. Loin de la simple chronique, l'auteur s'immerge dans l'abîme de la solitude et de l’isolement de ces deux « corps oubliés » cherchant à donner un sens à leur disparition volontaire, à travers une écriture qui interroge les frontières de la dignité humaine.
Un dispositif narratif fondé sur des vestiges
L’originalité de l’ouvrage réside dans l’utilisation de sources diverses, présentées comme des vestiges laissés par la fratrie. Le récit s'appuie sur les cahiers de Karine qui y consignait, dès l'enfance, des bribes de son existence avec son frère Franck. Un magnétophone numérique qui contient le témoignage de Claudine, la sœur aînée, retranscrit par les enquêteurs après le drame. Un livre de chronique judiciaire : mentionné comme ayant été retrouvé sur place, il ancre le récit dans une dimension documentaire et relate la sombre destinée des deux autres frères Sylvain et Cyril. Cette structure polyphonique permet de remonter le fil du temps de cette famille de cinq enfants, un puzzle épars qu’il s’agit ici de reconstituer, non pas comme une enquête policière, mais comme une archéologie des sentiments et des souvenirs.
Écho d'une tragédie silencieuse : isolement et quête de sens
Le fait divers de Karine et Franck est de ceux qui hantent la mémoire collective par son caractère insondable. Deux êtres, un frère et une sœur, liés par une fusion que l'on imagine totale, ont choisi de s'effacer du monde dans une indifférence quasi générale. Leur mort est le signe tragique d'une misère qui n'est pas seulement matérielle, mais aussi et surtout existentielle. Mathilde Ribot s'attache à dénouer les fils de cette disparition pour saisir ce qui a mené Karine et Franck à cette extrémité. L'enquête, moins policière que philosophique, constitue une tentative de réhabiliter la dignité de ces vies effacées par l'oubli. Elle questionne la capacité de notre société à voir et à entendre ceux qui choisissent le silence. Le roman est une plongée dans les méandres d'une famille où les liens se sont resserrés jusqu'à l'étouffement, où le monde extérieur a été progressivement repoussé, il est une méditation sur la vie et la mort, sur ce qui pousse des êtres humains à une telle abnégation. Le récit volontairement ancré au cœur du simple parvient à transcender le fait divers pour en faire une parabole universelle sur la condition humaine et la recherche désespérée d'un sens qui échappe.
L’écriture, à la fois sobre et d'une grande force évocatrice, refuse le misérabilisme pour privilégier l'empathie et la mémoire. Elle interroge ce qui fait une vie : « C'est quoi exactement vivre ? » demande Claudine dans son témoignage. Le titre de l'œuvre résonne alors comme le constat d'une absence de destin ou de providence pour ces vies minuscules.
Aucun dieu ne l'aura voulu est un ouvrage sur l'invisibilité sociale, un livre exigeant qui place le lecteur face à la fragilité des liens humains et à la nécessité de se souvenir de ceux qui n'ont laissé que des fragments derrière eux. Il est une révérence à toutes ces « vies singulières qui méritaient un peu de mémoire » et un vibrant hommage à la vertu de l'écriture pour donner voix à ceux qui ont choisi le mutisme.
Après un premier roman maîtrisé (Un siècle de femmes, L'Atelier contemporain, 2023) Mathilde Ribot, nous livre avec ce second opus un texte puissant, qui, à travers les vies de ces personnages respectivement figures de la sainteté, du mal et de l'innocence, nous invite à une profonde méditation sur la vie, le silence et l'effacement.
D. R.